• Histoire & Patrimoine


La manufacture de faïence de Chigny-les-Roses (XVIII - XIXe siècles)

Chigny, petite localité distante de Reims de deux lieues, est citée dans quelques ouvrages consacrés à l’histoire de la faïence française, comme étant un centre de fabrication céramique remontant vers 1790 ou autrement exprimé à la fin du XVIII siècle.


par René GANDILHON
Conservateur en chef,
Directeur des Services d’Archives du département de la Marne, Président
Extrait des mémoires de la sociéte d’agriculture, commerce, sciences et arts de la Marne

L’auteur le mieux informé reste Gerspach qui, ayant retrouvé un document intéressant pour l’histoire de cette fabrique, complète sa notice en signalant l’existence de deux objets qui lui sont attribués avec certitude.

Procédant à de vastes dépouillements tant de minutes de notaires, de registres paroissiaux et d’état civil que de registres d’hypothèques et d’enregistrement, d’archives judiciaires ou civiles, nous nous sommes efforcé d’éclaircir l’origine, le fonctionnement et la disparition de cette fabrique, regrettant cependant que nos recherches aient été maintes fois entravées par la perte de documents détruits, au cours des XIX et XX siècles, par les guerres dévastant, à plusieurs reprises, le territoire du département de la Marne.

C’est le 10 août 1777 qu’un sieur Pierre Bonhomme, épicier chandelier de Reims et Jean-Baptiste Roussel, natif de Paris, son associé, manufacturié de fayance, privilégiés du Roy et protégés de Mesdames de France conclurent devant un notaire de Rilly-la-Montagne un bail de neuf années avec un tonnelier de Chigny, Thomas Quenardelle. Moyennant un loyer annuel de 115 livres, le propriétaire mettait à la disposition de ses locataires un corps de logis sis à Chigny dans la rue du Chaufour, près de la fontaine publique, composé au rez-de-chaussée de deux grandes pièces et au premier étage de trois pièces et un grenier. Les preneurs avaient également le droit d’usage d’une cour et d’un jardin dans lequel ils avaient permission de faire construire tel four qu’ils jugeraient convenable pour la cuite de leur fayance. Ils pouvaient également en en déduisant le prix de la première échéance de leur loyer faire faire le plancher du grenier en planche de sapin et même faire ouvrir d’autres croisées dans le dit bâtiment. Un mois plus tard les associés achetaient cent anneaux de bois pour 800 livres, ce qui laisse à supposer que les travaux d’aménagement de la manufacture avaient été poussés activement et que l’œuvre pouvait commencer.

Que connaissons-nous des deux associés ? . Peu de chose en réalité. Jean-Baptiste Roussel que l’on sait être manufacturier privilégié du Roy et protégé de Mesdames de France, filles de Louis XV, était originaire de Paris ; il avait épousé, avant son arrivée à Chigny, Nicolle Félicité Char, alias Chard ou Charre, dont il eut pendant son séjour en Champagne trois enfants : Marie-Françoise - Perrette (1 novembre 1777), René - Antoine (4 décembre 1778) et Mathias. Il est intéressant de noter que le parrain du premier fut son associé Pierre Bonhomme et la marraine Marie Chevalier, épouse d’un marchand de faïence parisien, et celui du second un marchand de bois, René Brunet. Lui-même est dénommé dans les actes marchand manufacturier de fayence, Maistre manufacturier en fayence, directeur de la manufacture de fayence de Chigny, puis lors de la dernière année de son séjour Maistre fayencier.

Doit-on rapprocher ce personnage de celui dont nous trouvons mention, en 1783, en qualité d’architecte de Louvois dans les comptes du château voisin de Louvois, propriété de Mesdames de France. Nous l’ignorons.

De Pierre Bonhomme, son associé, nous savons qu’il était d’origine rémoise, marchand épicier ou marchand chandelier, qu’il était né dans cette ville vers 1725, étant mort en 1792, âgé de 67 ans, et qu’il eut cinq enfants de son épouse Jacqueline-Angélique Barré. Il vécut sur la paroisse Saint-Denis et il semble bien qu’on doive voir en lui un capitaliste, d’ailleurs peu chanceux, plaçant ses fonds dans une affaire industrielle.

Quoiqu’il en soit, les deux associés lorsqu’ils s’adressèrent le 17 juillet 1778 au Roi et à son Conseil, pour obtenir le droit et privilège de prendre dans les communaux de Chigny, terres, vignes et bois indivis entre le Roi et la Communauté, les terres propices et nécessaires à la fabrication d’une faïence commune qui résiste au feu, étaient plein d’espérance dans l’avenir de leur entreprise. Ils avaient effectué maintes épreuves et obtenu une faïence commune de grande solidité et d’un prix modique. Ils en avaient également confectionné des creusets dans lesquels ils avaient fondu du plomb et même calciné du cuivre. Il s’agissait donc d’une entreprise qui ne pouvait qu’être très avantageuse au public.

La manufacture, tel est le terme employé dans les documents de l’époque, fonctionnait assurément puisque, outre Jean - Baptiste Roussel, les registres paroissiaux de Chigny nous ont conservé les noms de François Renault, tourneur en fayance, qualifié également de potier de terre et de Jean-Pierre Allard, faïencier. Ce dernier avait probablement, dirions-nous de nos jours, effectué un apprentissage accéléré, car originaire de Chigny, nous le voyons qualifié, les années antérieures, de manouvrier, de brandevinier et même de milicien pour la Champagne.

En l’absence de documents commerciaux, on ne peut affirmer que ces deux ouvriers constituaient à eux seuls le personnel de la manufacture, mais on ne devra pas perdre de vue que le peu d’étendue des locaux ne permettait pas l’emploi d’une main-d’œuvre nombreuse.

Peu après, le 7 novembre 1778, Pierre-Nicolas Bonhomme dépose son bilan au greffe des Consuls de Reims, entraînant Jean-Baptiste Roussel dans une faillite dont les créanciers désignèrent Me Detable, notaire à Reims, et Millet, marchand de bois à Ludes, comme syndics. Le Directeur de la Manufacture de Chigny devait s’estimer lésé par son associé, puisque le 4 février 1779 il charge Me Petizon, procureur au bailliage, de poursuivre une instance contre Pierre Bonhomme. Nous en ignorons le résultat et nous n’entendrons plus parler de Jean-Baptiste Roussel après que, le 14 mai 1779, le collège des créanciers eut cédé la maison, les effets, propriété et outils de la manufacture au sieur Nicolas Vautrin, manufacturier de fayence au Bois d’Epense près de Sainte-Menehould, moyennant 2 400 livres dont 1 600 livres pour les effets et outils.

Ainsi s’achevait la première période de la Manufacture de Chigny dont nous n’avons pu reconnaître les productions parmi les faïences conservées dans la région.

2ème période

La faïencerie du Bois d’Epense, sise sur la paroisse de la Grange-aux-Bois, non loin de Sainte-Menehould, compris dans l’actuel département de la Marne, est plus Connue à tort d’ailleurs - sous le nom des Islettes. Elle faisait partie de ce groupe de faïenceries de l’Argonne installées également au XVIII siècle sur le territoire des paroisses voisines : Brizeaux, Rarécourt, Froidos, Lavoye, Autrecourt. Bien qu’il ne soit pas dans notre propos immédiat de retracer ici l’histoire de ces diverses fabriques, il nous faut, pour replacer la manufacture de Chigny parmi celles de l’époque, donner ici un aperçu de la famille Vautrin dont les membres furent à la tête de diverses faïenceries de l’Est de la France. Ces éléments de généalogie en effet expliqueront mieux que de longues descriptions les analogies frappantes existant entre les productions des diverses faïenceries de l’Argonne, celles d’Epinal et aussi naturellement de Chigny.

Lorsque Nicolas Vautrin se fit céder par les créanciers de Jean-Baptiste Roussel la manufacture de Chigny, il venait depuis quelques jours de liquider la succession de sa femme Françoise Bassuel, morte quelques mois plus tôt, le laissant veuf avec trois enfants mineurs. L’inventaire après décès nous apprend que Nicolas Vautrin était depuis quatre à cinq ans locataire de la faïencerie du Bois d’Epense pour laquelle il devait même quatre années de loyer. Bien que né à Void (Meuse), le 14 août 1747, de Pierre Vautrin et de Catherine Fanet, il était venu jeune après le décès de ses parents, et en tous cas au moins dès 1767, apprendre le métier de faïencier auprès de son frère utérin François-Louis-Noél, maître faïencier à Lavoye. Précisons de plus que son cadet Claude Vautrin suivit le même chemin, puisque nous le retrouvons quelques années plus tard à Rarecourt, propriétaire de la fabrique de Salvange. La persistance du travail de la céramique dans cette famille sera encore illustrée lorsque l’on saura que son frère aîné, Pierre - François Vautrin, né à Voïd, le 18 juillet 1745, fut le fondateur de la Petite faïencerie d’Epinal et que sa sœur Catherine devint l’épouse d’un autre faïencier de Lavoye, Claude Boivin.

Les membres de la famille Vautrin, malgré les distances séparant la Champagne de la Lorraine, continuèrent à se rencontrer, parrainant neveux et nièces, assistant aux mariages des uns et des autres. L’étude que M. Jean-Marie Janot a consacré aux faïenceries d’Epinal permet de suivre la génération suivante adonnée, elle aussi, à la production de la céramique et dont deux membres : Louis-Goery et François-Nicolas furent respectivement maitres de la faiencerie de la Trouche près Raon-l’Etape et de la Grande Faïencerie d’Epinal.

Pour en revenir à Nicolas Vautrin, à peine fut-il arrivé à Chigny qu’il se remaria avec une jeune fille d’une paroisse voisine, Marie-Jeanne Minelle, dont le père admodiateur de la terre de Chaumuzy semble avoir joui d’une certaine fortune. Après ce mariage célébré le 24 avril 1780, en présence de son frère Claude Vautrin, le propriétaire de la Manufacture de faïence de Salvange, Nicolas se mît à l’ouvrage dans sa maison de Chigny. Nous retrouvons alors, grâce aux registres paroissiaux quelques-uns de ses collaborateurs, c’est-à-dire, outre Jean-Pierre Allard, héritier de la fabrique Roussel, Joseph Vignot, alias Vignault, peintre en faïence, originaire de Scey-sur-Saône, ayant travaillé à Nevers où il avait épousé en premières noces Catherine Deschamps, d’une famille de faïenciers nivernais et François Renault, tourneur en faïence. On peut penser que ce fut là tout le personnel de la Manufacture de Chigny, car divers inventaires nous font connaître la faible importance des bâtiments.

La maison dont Nicolas Vautrin avait fait l’acquisition et qui avait été transformée en faïencerie par son prédécesseur se trouvait - et se trouve encore - à l’angle de la rue des Chaufours et de la rue Sainte-Agathe, la fontaine publique étant appuyée contre un de ses murs. Les bâtiments à un étage donnant sur une cour intérieure comportaient une cuisine, trois chambres, deux autres affectées à la fabrication, une garnie de plusieurs instruments et ralons servant à la manufacture et une autre contenant quantité de marchandise de plusieurs espèces et nature et tous les instruments servant à la manufacture. Donnant sur la cour, une écurie recelait divers instruments du métier de faïencier ainsi que des tinettes contenant de la terre et autres produits. Naturellement le four construit par J.-B. Roussel restait l’indispensable instrument de travail de Nicolas Vautrin.

Pendant les années 1779 à 1781, nous sommes certain que Nicolas Vautrin travailla lui-même à Chigny puisque, le 7 juillet 1781, il signe un accord avec un certain Claude Millet, marchand de bois de Ludes, pour consolider ce qu’il lui devait, soit 691 livres représentant les fournitures de bois effectuées jusqu’à ce jour. Il s’engage alors à le régler en plusieurs termes échelonnés sur un an. Il préparait sûrement son départ, les affaires ne correspondant probablement pas à ses espoirs. Aussi s’éloignait-il de Chigny ayant loué maison et matériel à Jean-Nicolas Remi, faïencier dont nous ignorons tout. Ce qui est certain, c’est que nous retrouvons Nicolas Vautrin en 1782 en qualité d’ouvrier en faïence à Rarécourt, c’est-à-dire fort probablement employé chez son frère à la fabrique de Salvange. D’autre part, entre le 31 janvier 1781 et le 4 mai 1785, aucune naissance à son foyer n’eut lieu à Chigny ; de plus un acte d’apposition de scellés sur la maison de Chigny (11 octobre 1784) effectuée à la requête d’un marchand de bois de Reims, Jean-Alexis Frenet, nous apprend que Jean-Nicolas Remi avait fait de mauvaises affaires. Il était en faillite et avait fui ses créanciers. Nicolas Vautrin rentre donc en possession de la maison, de ses meubles et ustensiles servant à ladite manufacture, ayant dû désintéresser Frenet. Il n’avait, par contre, pas réglé sa dette vis-à-vis du marchand de bois, Claude Millet, puisque profitant du fait que sa femme Marie-Jeanne Minelle était devenue majeure, il passe avec cet autre créancier, le 8 août 1785, un nouvel accord, lui permettant de ne pas le rembourser en échange de l’établissement d’une rente annuelle et perpétuelle de 34 livres 11 s. Seuls quelques actes tirés des registres paroissiaux, puis d’état civil, nous permettent d’affirmer qu’il continua à exploiter sa faïencerie entre 1785 et l’an VII.

En effet, à son foyer naissent successivement Catherine (4 mai 1785), Pierre - François (10 octobre 1786), Jeanne - Françoise (3 mars 1788), Nicolas - François (30 janvier 1790), Marie - Madeleine (18 juin 1791), Marie - Louise (3 août 1792), Philippe - François (9 novembre 1793), Marie-Louise (29 novembre an VII).Ces actes nous permettent de constater que la famille Vautrin reste unie et que les relations continuent entre les diverses branches de la famille résidant soit dans l’Argonne, soit à Epinal. A la fin de 1789. le rôle de la contribution patriotique classe Nicolas Vautrin parmi les citoyens ayant un revenu inférieur à 400 livres, avec une cote de 3 livres, ce qui le fait apparaître parmi la moyenne des autres habitants. En 1792, sa patente s’élève à 3 livres 15 et en l’an VIII à 9,50 F. A titre de comparaison, nous indiquerons que le moins imposé au rôle des patentes s’y trouvait pour 3 francs, l’aubergiste et le boucher chacun pour 16 francs. Les affaires devaient être assez prospères. Nous retirons cette conclusion du fait que nous ne retrouvons pas trace de la rente perpétuelle qu’il avait constituée, ainsi que de l’achat à deux reprises, en l’an IV et en l’an V, de terres a Ludes pour des sommes de 158 à 150 livres. Ajoutons que sa femme ayant hérité de son père, l’admodiateur de la terre de Chaumuzy, il réalise, en 1807, certains bien-fonds sis à Sarcy.

Quelques années plus tard, le 14 mai 1809 exactement, il se porte acquéreur, avec son fils Louis Francois, devenu faïencier et travaillant avec lui au moins depuis l’an VII, d’une maison et thuilerie, sise au Cran de Ludes, sur la commune de Ludes. Quelles raisons avaient poussé père et fils à cet achat et aussi à l’abandon de la manufacture de Chigny qui, bien que restant dans le patrimoine de la famille jusqu’en 1836, ne servit plus après 1809 a la fabrication des faïences ? Nous sommes réduit aux hypothèses :
difficultés de trouver des argiles convenables à Chigny, nécessité d’accroître ou de modifier les fabrications ?

Rien ne permet de conclure mais, avant de suivre Nicolas Vautrin dans sa nouvelle résidence, il nous faut présenter les objets de la Manufacture de Chigny que nous avons pu retrouver.

Deux pièces dont l’attribution ne souffre d’aucune contestation, conservées actuellement au Musée Saint-Denis de Reims.

Nous avons recherché en vain l’existence à Chigny de l’auteur de ces deux belles pièces, mais nous avons été plus heureux à Rarécourt, paroisse de la Meuse où se trouvait la faïencerie de Salvange, propriété de Claude Vautrin, frère de Nicolas et où ce dernier avait travaillé comme nous l’avons vu. Joseph Masson, dit en 1777 ’le jeune’, était le fils de Claude Masson et de Lucie Boivin, de la paroisse voisine de Lavoye. Nous le rencontrons dans divers actes de 1776 à 1778 puis perdons sa trace, pour le retrouver à Chigny en 1792. Comme beaucoup d’ouvriers en céramique, il allait de fabrique en fabrique, au gré des possibilités de travail ou d’embauche.

La deuxième catégorie de pièces que nous attribuons à Chigny appartient à Monsieur et Madame Jean Paulet, propriétaire du domaine de Mont ferré, commune de Trois-Puits, voisine de Ludes et de Chigny-les-Roses. Lorsque nous procédions à notre enquête sur cette céramique et que rien n’avait encore été publié sur la question, nous avons eu l’assurance de leur part que les objets que nous allons décrire, avaient été fabriqués à Chigny et qu’ils se trouvaient dans leur famille par héritage advenu de leur grand-père Eugène Poisson, maire de Chigny de 1852 à 1868, et de leur parent le capitaine Nicolas Jobert (1763-1858), natif de Chigny ou il se retira après s’être illustré dans les guerres de la République et de l’Empire.

Certes, les motifs relevés sur les objets décrits ci-dessous ont de grandes analogies avec ceux utilisés pour les faïenceries du Bois d’Epense, de Salvange ou d’Epinal : roses, oeillets, marguerites, jacinthes. Ce n’est pas pour nous étonner puisque nous savons maintenant que tous les Vautrin ainsi que Noél, leur frère utérin, travaillèrent ensemble et continuèrent leurs relations familiales pendant un demi-siècle. On notera cependant que le décor floral relevé sur les pièces attribuées a la faïencerie de Chigny offre dans sa présentation des variantes et nous pensons qu’une étude plus poussée des céramiques du Bois d’Epense, Salvange et autres lieux permettra de fixer plus exactement la part qui revient à chacune de ces usines.

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Faience de Chigny : Soupières et Saladiers

Le 14 mai 1809, Nicolas-François Vautrin fabriquant en fayence et son fils Louis-François, aussi faïencier, s’étaient donc portés acquéreur des héritiers Barroy, moyennant 2 000 livres, d’une maison et d’une tuilerie sise sur la commune de Ludes, au lieu-dit le Cran de Ludes. Cette petite usine n’était pas très ancienne ayant été construite par Etienne Baroy et sa femme Jeanne Chéart, en 1778, sur une partie des terres usagères - contenant des argiles - que la communauté de Ludes leur avait cédé, contre un cens annuel et perpétuel de 13 F 18. Outre la maison composée de quelques pièces, une grange et une écurie, une halle, un four et un parc à tuiles composaient les bâtiments, auprès desquels se trouvait une mare ou réservoir d’eau entouré de saules et de peupliers. L’ensemble prenait accès sur le grand chemin de Louvois à Reims et était jouxté par les bois et les communaux de Ludes.

Il est à penser que les Vautrin continuèrent la fabrication des faïences dans leur nouvelle acquisition puisque, dans les divers actes notariés, l’un et l’autre portent la qualification de faïenciers. Malheureusement les dernières années de la fin de l’Empire ne leur semblent pas avoir été propices. Nous voyons en effet, le 12 mars 1812, Nicolas Vautrin hypothéquer sa maison de Chigny auprès d’un sieur Charles Boudon, propriétaire à Germaine, pour consolider une dette de 1 200 francs représentant des prêts effectués en plusieurs fois pour ses besoins et affaires. Le remboursement en était prévu en quatre années et en termes égaux ; pourtant, un an plus tard, c’est 1028 francs que le même prêteur avance à Nicolas Vautrîn, puis 900 francs le 29 janvier 1815. Trois mois après, il donnait à bail pour douze années à son fils Louis-François, la maison et ses dépendances sise au Cran de Ludes, servant à une manufacture de fayence consistant notamment en une maison et en un atelier pour la confection des fayences, four, chambres basses, écurie et grenier sur le tout. Il ne se réservait qu’une chambre et son fils s’engageait seulement à régler chaque année la somme de 150 francs entre les mains de Charles Boudon, propriétaire de Germaine qui, comme nous l’avons vu, lui avait prêté à plusieurs reprises des sommes importantes.

Nicolas devait pressentir sa fin prochaine puisqu’il décédait le 16 juin 1815. Ce décès entraîna la pose de scellés sur la fabrique et un inventaire du fait de l’absence de deux héritiers. Ce document explique l’état misérable de Nicolas Vautrin, les soldats des armées alliées par leur pillage de l’année dernière ne lui ayant laissé qu’un très mauvais mobilier et en petit nombre. Sur ces entrefaites, un autre de ses fils, Pierre-François, époux de Marie-Martine Péchon était venu à mourir, laissant un enfant mineur. De 1818 à 1820, toute une procédure s’engagea donc pour arriver à la liquidation de ces deux successions.

Des divers actes nous apprenons que l’atelier destiné à la fabrication de la fayence contenait un moulin à broyer les couleurs, deux tours pour la fabrication des dites fayences et poteries, cent cinquante planches placées en forme de rayon pour sécher les marchandises. D’autre part, les objets en faïence existant encore étaient des assiettes, des plats, des écuelles, des soupières, des huiliers et des salières, ce qui nous donne une idée des fabrications des Vautrin.

L’usine avait peut-être continué à produire puisque, le 14 septembre 1818, Louis-François donnait à bail pour six mois, bâtiments et matériel à un sieur Jean-Baptiste Godret, fabriquant demeurant à Reims, rue Neuve N° 12 et ce pour 100 francs.

La licitation des biens immeubles eut lieu enfin devant le Tribunal de première instance de Reims, le 24 mai 1820. Le cahier des charges n’a d’intérêt pour nous que dans le passage où est donné une description de l’usine de faïencerie du Cran de Ludes :

Un corps de bâtiments contenant vingt huit pieds de long sur vingt de large prenant son entrée du coté du Nord par une porte de trois pieds de largeur ; en entrant à gauche est une cuisine dix sept pieds de large sur treize de long avec deux croisées ; dans cette cuisine est un four pour le pain ; à droite de la cuisine est une chambre de dix pieds de long sur sept de large prenant jour du côté du midi ; à gauche est une chambre de onze pieds sur douze, prenant son entrée par un petit corridor et tirant son jour du côté du midi ; ensuite une autre place de dix pieds sur six ayant son entrée par le même corridor, et tirant son jour du côté du Nord ; dans ledit corridor et à gauche est un escalier conduisant à deux places au-dessus des précédentes, ensuite sont deux autres places hautes à gauche, de chacune treize pieds de long sur dix sept de large, tirant leurs jours par des fenêtres flamandes. Au-dessus du tout est un seul grenier plancher.
A droite du corps de logis est une place servant à la fayancerie contenant trente six pieds de long sur dix sept de large, une place au bout, de dix sept pieds de large sur huit pieds de long ; une grange de trente et un pieds de long, sur vingt et un de large. Au fond dudit bâtiment prenant son entrée par une porte cochère, une place de vingt pieds de long, sur dix sept de large contenant le four à fayence.
Au-dessous de cette place, il y en a une autre de vingt huit pieds de long sur treize de large, où est construit un four à calciner et une pièce ou se trouve un moulin à broyer les couleurs.
Outre les bâtiments ci-dessus désignés composant la fayancerie, il y a un jardin garni d’arbres fruitiers et autres ; un petit réservoir entouré de peupliers et saules, une grande cour non fermée et faisant partie du terrain qu’il contient avec les bâtiments et une écurie pouvant contenir vingt chevaux.
Vingt deux ares ou soixante quatre verges trois quart ancienne, mesure d’après un arpentage fait le six avril dix sept cent soixante dix huit par Benoit, contrôlé à Epernay le treize, aux droits de quatorze francs trois centimes par d’Herbès.

Il dépend comme ustensiles de cette maison :

1) Deux tours avec leurs établis.
2) Un autre établi de cinq pieds de long sur quatorze de large, servant à travailler la terre.
3) Vingt six pieds de rayons en bois blanc servant à faire sécher la marchandise.
4) Cent cinquante volliges de tremble de cinq à six de largeur sur six pieds de longueur.
5) Et un moulin à broyer les couleurs composé de deux tournures de vingt deux pieds de long, sur vingt de large.

Les bâtiments sus désignés sont situés audit hameau du Cran de Ludes, tiennent d’une part sur la route de Louvois où est la principale entrée, par derrière vers Couchant à la plaine de Ludes, du coté de la Montagne, aux Bois, et du côté de Reims à Jean-Baptiste Quenardelle et à Charles Beuzard.

L’adjudication fut faite à Pierre-Joseph Fonsin, entrepreneur de bâtiments, demeurant à Reims, moyennant la somme de 1925 francs. L’acquéreur, comme le fait se passe fréquemment, revendit immédiatement immeubles et terrains, les morcelant entre Joseph Remy, jardinier de Mailly, un voisin Jean-Baptiste Quenardelle, tuilier, et Bertrand Renaud, également tuilier.

Grâce aux confronts, nous avons pu fixer exactement l’emplacement de la faïencerie du Cran de Ludes. Située en bordure de l’ancienne route de Louvois à Reims, elle fut à l’instauration du cadastre désignée sous les numéros C 33, 34, 35 et 36. De nos jours, après maintes mutations, ces bâtiments et emplacements désignés au cadastre rénové (1962) sous les cotes AV 29, 33 et 34, sont la propriété de MM.Bernard de Varennes, Lucien Quenardelle et Ernest Maillet, mais ne sont plus en bordure de la route départementale n°9 de Louvois à Reims, des travaux ayant remplacé l’ancien chemin d’une pente trop raide, par une route à vastes lacets.

De la descendance masculine de Nicolas-François Vautrin ne subsistait, en 1836, au décès de Marie - Jeanne Minelle, son épouse, que Jean-François, l’aîné, faïencier à Paris, et Louis-François qui, ayant quitté Ludes après la vente de l’usine, exerçait ailleurs son métier et se trouvait alors tourneur en faïence à Lunéville. Les deux autres fils, qui d’ailleurs avaient embrassé une profession différente, celle de tisseur, étaient morts prématurément. Seules continuaient à fleurir les branches des Vautrin d’Epinal, des Noél de Lavoye et des Vautrin de Salvange. Nous espérons dans un avenir prochain consacrer une étude à ces faïenceries de l’Argonne qui maintinrent jusqu’au milieu du XIXème siècle les belles traditions de l’art céramique.


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